Eurovision 2026 au cœur d’une polémique : Israël utilise-t-il le concours pour redorer son image ?
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Eurovision 2026 au cœur d’une polémique : Israël utilise-t-il le concours pour redorer son image ?

Alors que la finale de la 70e édition se tient ce samedi 16 mai à Vienne, le concours est, plus que jamais, traversé par la géopolitique en raison de la participation d’Israël. Florent Parmentier, docteur en science politique et co-auteur de l’ouvrage “Géopolitique de l’Eurovision”, décrypte les enjeux de cette année.

L’Eurovision n’est pas au complet pour fêter sa septième décennie. Seuls trente-cinq pays participent à cette 70e édition du concours à Vienne – soit le plus petit nombre de candidats depuis vingt ans. L’Irlande, les Pays-Bas, l’Espagne, la Slovénie et l’Islande ont claqué la porte en raison de la présence d’Israël – le pays suscitant de vives critiques en raison de la guerre menée à Gaza en représailles des attaques du 7 octobre.

La pression ne vient pas que des diffuseurs. Plus d’un millier d’artistes ont signé une pétition intitulée “Pas de musique pour un génocide”, parmi lesquels Macklemore et le groupe Massive Attack. Des manifestations propalestiniennes, mais aussi pro-israéliennes, ont été organisées à Vienne, où plusieurs centaines de policiers sont mobilisés pour assurer la sécurité.

Dans ce climat délétère, les organisateurs ont annoncé en novembre dernier une série de réformes du système de vote, dont une mesure interdisant aux téléspectateurs de voter plus de dix fois. Sans toutefois remettre en question la participation d’Israël au concours – en la personne de Noam Bettan avec sa chanson pop intitulée Michelle, mêlant français, hébreu et anglais.

Florent Parmentier, docteur en science politique et co-auteur de l’ouvrage Géopolitique de l’Eurovision: La bande-son de la construction européenne, analyse pour BFM cette 70e édition si particulière.

L’ambition originelle était claire: éviter que la politique ne divise les Européens comme elle l’avait fait dans l’entre-deux-guerres. L’Eurovision devait incarner la paix, l’amour, des thèmes universels – à rebours des nationalismes qui avaient ravagé l’Europe dans le demi-siècle précédent. Cette volonté pacifiste était très forte à l’origine.

Si le concours n’est pas politique par essence, il le devient par ses usages – et la géopolitique l’a souvent rattrapé. Dans les années 1970, les tensions entre la Grèce, la Turquie et Chypre se traduisaient par des présences alternées. En 2012, les Arméniens ont boycotté un concours organisé par l’Azerbaïdjan. Et puis il y a l’épisode russo-ukrainien: dès 2014, quelques semaines après l’annexion de la Crimée, les sœurs Tolmachevy se faisaient siffler. Cela s’est conclu par une victoire ukrainienne en 2022 et l’exclusion de la Russie la même année.

Le boycott n’a rien d’inédit dans l’histoire du concours, mais ici, le nombre de pays est significatif. L’Espagne fait partie du Big Five soit des cinq plus grands contributeurs financiers du concours. Ainsi, un boycott à ce niveau questionne la pérennité de l’événement – s’il venait à se poursuivre et si d’autres États rejoignaient le mouvement. Et au-delà des gouvernements, on a aussi des communautés de téléspectateurs qui contestent le concours, une centaine d’artistes qui ont signé une pétition, et plusieurs anciens vainqueurs qui ont renvoyé leur trophée – à commencer par Nemo, le candidat suisse victorieux en 2024.

La diplomatie de Pedro Sánchez le dit en substance – il s’agit d’aligner la politique culturelle sur la politique étrangère. C’est cohérent dans sa logique – mais cela change la nature même du concours, qui était censé dépasser les divisions et créer une famille européenne unie.

C’est précisément là que réside la tension la plus vive. Si l’on dit que le concours est apolitique, pourquoi avoir exclu la Russie et la Biélorussie? Si l’on admet qu’il est politique, on ne peut plus esquiver cette dimension pour Israël – et dans ce cas, certains observateurs n’ont pas tort de pointer un “deux poids deux mesures”.

Le “songwashing”, c’est l’idée qu’un État utilise sa présence à l’Eurovision pour polir son image internationale. La pratique n’est pas nouvelle – l’Espagne sous Franco et le Portugal sous Salazar l’ont tentée en leur temps. Dans le cas d’Israël, la participation au concours devient un moyen de polir son image, un instrument de soft power au moment où le pays est sous le feu des critiques en raison de la guerre à Gaza.

Il est vrai qu’on peut se questionner sur le positionnement de l’UER. L’Eurovision peut avoir tendance à lisser les discours, mais la ligne est en réalité floue, et se négocie au cas par cas. En 2024, par exemple, la chanteuse israélienne Eden Golan a été contrainte de modifier ses paroles, jugées trop explicitement liées au massacre du 7 octobre 2023.

Certainement. Dans l’enceinte du concours, la question des drapeaux autorisés est déjà en elle-même un révélateur: peut-on brandir un drapeau palestinien alors que la Palestine ne peut pas participer, faute d’être reconnue par l’ensemble des membres de l’UER comme un État membre possible? Le fait de les autoriser comme de les interdire dit quelque chose de très politique sur le concours.

Mais, dans le fond, seule une minorité de fans cherche à politiser l’Eurovision. La politisation vient surtout de l’extérieur – groupes sociaux, gouvernements, artistes.

Il faut déjà faire le distinguo: l’Eurovision n’est pas une institution de l’Union européenne, c’est l’Union européenne de radio-télévision, une association de droit suisse. Mais elle porte depuis l’origine quelque chose qui ressemble à un idéal d’intégration. En 1956, à peine une décennie après la fin de la Seconde Guerre mondiale, des Français, des Allemands, des Italiens qui se battaient quelques années plus tôt se retrouvaient à écouter des chansons dans leurs langues respectives – et il y avait là quelque chose de vraiment propre à l’idée européenne.

Ce qu’on explore dans notre livre, c’est l’idée que l’Eurovision est une bande-son de la construction européenne. Et si on écoute cette Europe plus qu’on ne la lit à travers les traités, on commence à comprendre des problématiques qu’on a souvent négligées – y compris ses contradictions les plus actuelles.

On ne peut répondre qu’en scénarios. Il y a la piste technologique: l’intelligence artificielle, les hologrammes, qui transformeraient l’expérience collective. Il y a la piste idéologique: un concours qui deviendrait l’incarnation de la cause environnementale, ou à l’inverse un concours plus illibéral, porté par une Europe vieillissante qui serait moins portée sur la provocation et l’innovation, et davantage attirée par un produit culturel plus inoffensif – tel qu’il l’était dans les années 1950-1960.

Et puis il y a la piste géographique, peut-être la plus spectaculaire: une Eurovision mondialisée. Cette année, une Eurovision Asie verra le jour, et l’Intervision – le concurrent créé par la Russie après son exclusion – tiendra une deuxième édition en septembre. On pourrait imaginer, comme pour un championnat du monde des clubs, que les vainqueurs des différentes Eurovisions continentales s’affrontent. L’avenir du concours n’est pas encore écrit.

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