Présenté comme le symbole de la « nouvelle France », Bally Bagayoko est-il à un tournant ?
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Présenté comme le symbole de la « nouvelle France », Bally Bagayoko est-il à un tournant ?

Il nous aura fallu un mois de relances pour obtenir un rendez-vous dans le bureau du maire de Saint-Denis Bally Bagayoko, avec vue sur la basilique. Au mur, il ne reste que les deux crochets du portrait d’Emmanuel Macron, mis dans un coin. En costume bleu ciel, le maire s’assied devant la cheminée. Ses deux téléphones ne cessent de vibrer pendant les deux heures qu’il nous accorde. « Je parle avec tout le monde. Sauf à l’extrême droite », pose-t-il.

L’édile goûte à cette notoriété décuplée par les attaques racistes subies dès son élection. Sur CNEWS, on se met à disserter sur les « grands singes » issus de « tribus primitives ». « Les attaques de l’extrême droite l’ont clairement propulsé », s’agace un opposant. Chez les insoumis, c’est lui qui attire la lumière médiatique, bat l’eurodéputée Rima Hassan à l’applaudimètre lors d’un meeting propalestinien à Strasbourg en juin et fait une entrée remarquée dans les sondages d’opinion.

C’est encore lui qui ouvre le meeting de lancement de campagne de Jean-Luc Mélenchon dans sa ville, symbole de cette “nouvelle France” promue par les Insoumis. Un événement facturé 3 647 € à LFI par la ville de Saint-Denis, et intégré dans les dépenses de la campagne présidentielle. « La nouvelle France, c’est l’idée que la France doit reconnaître ceux qui font son identité, y compris les héritiers de l’immigration qui participent à sa richesse. Que vous le vouliez ou non, il va falloir faire avec, affirme Bally Bagayoko. Certains, notamment à l’extrême droite, pensent que la nouvelle France est forcément celle des Blacks et des Beurs contre la supposée norme de ce que seraient les Français. Ce n’est absolument pas un concept qui oppose, mais qui rassemble.»

Certains lui prêtent des ambitions nationales. Au point de faire de l’ombre au patriarche insoumis lui-même ? « A priori, ce n’est pas mon rêve. Je veux que mon territoire compte et pèse dans la discussion interne. Le reste, ça me glisse dessus », réagit l’intéressé, qui cultive une forme d’indépendance détonante par rapport aux autres cadres insoumis. « Je ne m’invente pas une vie, je ne cherche pas à jouer des coups pour essayer d’exister, poursuit le maire. Ma légitimité, je la prends de mon territoire. »

Je pense que ceux qui me critiquent ont rarement chanté la Marseillaise autant que moi.

Bally Bagayoko

En trois mois, Bally Bagayoko s’est retrouvé mêlé à de nombreuses polémiques. « La stratégie est simple : provocation, réaction excessive du RN et de ses alliés, puis victimisation », décrypte un ex-membre de l’opposition. « On comprend l’écosystème médiatique, sourit Bally Bagayoko. Cela permet de cristalliser l’attention sur soi, puis de mettre un sujet sous les projecteurs.» En évoquant le droit à siffler la Marseillaise, le maire voulait ainsi parler du « droit à la réplique populaire », récoltant au passage une pluie de critiques. « Entre les matchs de basket, les commémorations et les meetings, je pense que ceux qui me critiquent ont rarement chanté la Marseillaise autant que moi », lance-t-il avec ironie.

La découverte du pouvoir amène aussi ses premiers couacs. Le 10 juillet, la justice a annulé l’élection de ses adjoints en raison d’une irrégularité, obligeant Bally Bagayoko à devoir réélire un conseil exécutif. Le maire s’est aussi fait chahuter fin juin, lors d’une réunion publique dans le quartier de la gare RER, où il a subi les foudres d’habitants mécontents du retour du « bordel » sur le parvis. La police municipale a en effet pour consigne de ne plus traquer les vendeurs à la sauvette ni d’intervenir dans les quartiers difficiles.

Peut-être moins en phase avec cette nouvelle doctrine, l’ancien chef de la PM est parti à Rueil-Malmaison avec une quinzaine d’agents dans ses bagages. Une trentaine partira à la rentrée, confirme le maire. Une dizaine va arriver. « Il est d’accord pour siffler la Marseillaise, danse avec des rappeurs aux propos anti-flics lors de la fête de la musique à Saint-Denis… ça me met trop mal à l’aise », dénonce l’un des policiers partis.

La majorité fait revenir l’ex-chef de la PM, écarté par les socialistes, et passé entre-temps chez les Verts à Colombes (Hauts-de-Seine). En revanche, Bally Bagayoko n’a pas nommé d’adjoint à la sécurité. « Il pense pouvoir tout gérer seul en mode “grand frère”», tacle un autre opposant. « Je préfère assumer pleinement cette tâche difficile pour l’instant », se justifie le maire de Saint-Denis, qui n’exclut pas de la déléguer « une fois que les effectifs seront quasiment stabilisés et la doctrine figée.»

« Quand on a le 06 de Bally, on a accès à Dieu »

Après avoir reproché à Mathieu Hanotin sa distance, Bally Bagayoko privilégie l’ultra-proximité. Croisée un samedi matin à la mairie de Saint-Denis, l’adjointe à la jeunesse Diangou Traoré sort à peine de sa nuit, passée à gérer la prise en charge de Dyonisiens après un incendie. Depuis l’élection, elle a reçu plus de 1 000 messages, nous montre-t-elle sur son WhatsApp : « On est ultra-sollicités. Il faut qu’on trouve le juste milieu.»

Le maire, qui aime traiter les dossiers en direct, doit lui aussi apprendre à gérer l’engouement. « Quand on a le 06 de Bally, on a accès à Dieu et tout fonctionne », cingle une opposante. « Il a envie d’aider, il a toujours été comme ça, défend Samba, éducateur spécialisé et soutien du maire. En 2014, on nous avait annoncés une semaine avant qu’on ne pourrait pas partir à la Coupe du monde de foot au Brésil avec les jeunes. Bally s’est démené pour que notre projet aille au bout. C’est toujours celui qu’on appelle quand on a un problème. Mais depuis son élection, je lui ai conseillé de changer de numéro.»

Son surnom, « Oui-oui », vient de cette propension à vouloir aider tout le monde. Y compris les profils les plus troubles. Comme l’a révélé Radio France, le maire a ainsi tenté d’intercéder dans un dossier d’ouverture de boîte de nuit en faveur de la famille D., bien connue à Saint-Denis pour son implication dans le trafic de drogue. « Doit-on demander le casier judiciaire de chaque citoyen qui nous sollicite ? s’interroge Bally Bagayoko. Je ne passe pas les gens au scanner. Déjà, pendant la campagne, on a essayé de me coller une proximité avec le narcotrafic. Cela n’a pas marché. Je serais au service de mafieux, de gens qui me téléguident… Peut-être qu’à une autre époque, le récit du black lié au deal, ça aurait marché. Plus maintenant.»

Encombrantes relations

Outre les D., le militant Bally Bagayoko a aussi tenté d’appuyer en 2025 une demande d’Hadama Traoré, activiste polémique multicondamné en Seine-Saint-Denis. Selon des échanges consultés par Le Point, Bally Bagayoko a sollicité l’ex-mairie PS en reprenant les arguments de l’association « Force citoyenne ». Cette demande mettait en cause nominativement un élu et les cadres d’un bailleur social dans un dossier de logement.

Or l’activiste Hadama Traoré, reconverti dans la défense des locataires, a été condamné pour menaces en 2019, rébellion et outrage en 2023, ou encore jugé en octobre 2024 pour avoir intimidé une huissière. Il a par ailleurs tenté d’organiser une manifestation en soutien au terroriste de la préfecture de police de Paris en 2019, finalement interdite. « Hadama Traoré est venu soutenir des habitants de Saint-Denis, rappelle Bally Bagayoko. Je n’apprécie pas du tout la manière un peu trash dont il peut parfois s’exprimer sur certains sujets. C’est sa stratégie de communication. Est-ce que pour autant ça disqualifie la cause ? Non. » Contacté, Hadama Traoré a décliné nos sollicitations : « Je suis révolutionnaire et antirépublicain, je ne parle pas aux journalistes.»

Autre relation encombrante pour Bally Bagayoko : sa proximité avec Houria Bouteldja, fondatrice des Indigènes de la République, figure du média décolonial Paroles d’honneur. Ses chroniqueurs n’ont pas caché leur soutien au Hamas après le 7 octobre. Les terroristes avaient été dépeints en « militants héroïques ». En novembre 2023, Bally Bagayoko s’affichait avec Houria Bouteldja lors d’une conférence consacrée à « la résistance palestinienne ». Le 5 juillet dernier, le maire intervenait aux universités d’été de Paroles d’honneur à Gennevilliers.

Est-il à l’aise avec les propos d’Houria Bouteldja qui, dans son essai Les Blancs, les Juifs et nous, écrit que l’on reconnaît un juif à « sa soif de se fondre dans la blanchité » ou encore que « la tarlouze n’est pas tout à fait un homme » ? « Je n’aurais pas dit les choses dans ces termes. Ce n’est pas comme ça que je qualifie mes semblables en humanité », répond l’édile, assurant ne pas connaître ce livre. « Aujourd’hui, il y a une alternative qui ne peut être que la gauche de rupture […] Face à l’extrême droite, on peut a minima dépasser nos histoires d’ego […] Tout le reste, ce sont des nuances.» Chacun place où il veut le curseur de la nuance.

Plus la « Ballymania » monte, plus elle fait grincer des dents ses détracteurs, qui n’y voient qu’un « produit marketing ». « C’est une figurine Star Wars, on lui a écrit un scénario », tacle l’ex dircab David Lebon. Sonia Bennacer, ancienne adjointe socialiste, s’agace : « Je suis issue de la diversité, mais ce qui me caractérise, ce sont mes compétences, tranche-t-elle. Lui se victimise et il en joue.» Au point de concurrencer Jean-Luc Mélenchon ?

Bally Bagayoko, les dessous d’une ascension éclair

Rares sont les parcours politiques aussi fulgurants. En moins de quatre mois, le nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, est passé de simple candidat LFI aux municipales à potentiel successeur de Jean-Luc Mélenchon. Et ce avec son lot de polémiques, plus ou moins calculées : le désarmement partiel de la police municipale, le droit à siffler la Marseillaise, le décrochage du portrait de Macron ou encore le drapeau palestinien posé sur le fronton de la mairie. Un maire très médiatique et très symbolique : noir et issu des quartiers populaires, il est la tête de proue du concept de « Nouvelle France » porté par les Insoumis en vue de la présidentielle. De son enfance communiste à son ascension éclair chez LFI, nous avons retracé son parcours. Y compris ses zones d’ombre…

1/3 Bally Bagayoko : comment le « grand frère » du communisme municipal a atterri chez LFI

2/3 « Un coup K.O. » : comment la star des quartiers Bally Bagayoko a conquis Saint-Denis

3/3 Égérie de la « Nouvelle France », Bally Bagayoko sera-t-il rattrapé par la réalité ?

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