En recyclant cette vieille obsession, le RN se prend (encore) les pieds dans le voile
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En recyclant cette vieille obsession, le RN se prend (encore) les pieds dans le voile

Tout l’été, les cadres du Rassemblement se sont faits discrets. Après la déclaration de candidature de Marine Le Pen, un séminaire a été organisé pour faire le point sur la campagne. Mais à l’exception du « plan clim’ » contre le réchauffement climatique et l’annonce, au débat du Medef, d’un plan budgétaire à venir, le parti d’extrême droite n’a guère laissé filer d’informations sur son programme. Jusqu’à ce qu’un député confirme le retour de l’interdiction du port du voile – et provoque malgré lui l’embarras du parti.

En cas de victoire du RN l’an prochain, « s’il y a des femmes qui portent le voile alors qu’il est interdit, elles auront une amende », au même titre que « les gens qui ne mettent pas de ceinture de sécurité » en voiture, a déclaré Jean-Philippe Tanguy (proche de Marine Le Pen) sur BFMTV le 30 août. La proposition n’est pas nouvelle pour la candidate, qui s’y était montrée favorable dès sa première campagne présidentielle en 2012. Mais au fil des années, comme l’illustre notre vidéo, le sujet est devenu un bourbier pour le RN. Au point qu’en 2025, Jordan Bardella lui-même semble reléguer le sujet à la marge des priorités, après un moment douloureux vécu par Marine Le Pen lors de son débat face à Macron en 2022.

Sa réintroduction dans le débat a fait l’unanimité contre lui. Edouard Philippe a estimé que le « principe de liberté religieuse » de la Constitution ne se changeait pas « au fur et à mesure des envies des uns et des autres », Jean-Luc Mélenchon a fustigé une proposition « ignoble » et jusqu’au gouvernement a émis des « réserves » sur la constitutionnalité et l’applicabilité de la mesure. Même Gabriel Attal, pourtant porteur d’une proposition de loi pour interdire le voile aux moins de 15 ans, s’est dit « en désaccord radical ». Même verdict pour Bruno Retailleau : pourtant souvent sensible aux obsessions identitaires de l’extrême droite, le candidat LR n’y voit que du « populisme » et de la « démagogie ». Mais pour le Rassemblement national, ces critiques ne représentent qu’un infime partie des problèmes.

La séquence a d’abord témoigné des divergences de ligne qui perdurent au sein du parti lepéniste, sur ce sujet comme sur d’autres. À rebours de Jean-Philippe Tanguy, l’eurodéputé et porte-parole RN Andréa Kotarac a assuré qu’il n’y aurait « pas d’amendes forfaitaires sur des femmes voilées au lendemain de l’élection ». Avant que le président du Rassemblement national lui-même n’enfonce le clou. « Il ne s’agit pas de mettre en place une police du vêtement », a déclaré Jordan Bardella lundi 31 août, renvoyant l’application de la mesure à « un débat de société » avec « à l’issue, un référendum ». Le lendemain, au micro de franceinfo, Jean-Philippe Tanguy a tenté de sauver les meubles et assuré que « personne ne va mener la chasse aux femmes voilées ». Il a ensuite détaillé le recours au référendum, lequel soulève une autre difficulté pour le Rassemblement national : sa faisabilité.

En vertu de l’article 11 de la Constitution, le référendum ne peut être utilisé que pour « l’organisation des pouvoirs publics, sur des réformes relatives à la politique économique, sociale ou environnementale » ou pour se prononcer sur la ratification de traités. Les questions touchant à la religion sont donc proscrites. Auprès du Parisien, le constitutionnaliste Benjamin Morel pointe un autre écueil. « Selon l’article 10 de la déclaration des droits de l’Homme, on ne peut pas interdire le port du voile pour des motifs religieux. (…) Ce n’est pas conforme non plus, au droit européen », rappelle-t-il. Pour contourner cette difficulté, le Rassemblement national tente de présenter sa mesure comme relevant de la lutte contre « l’idéologie islamique ». « Nous n’attaquons pas le symbole religieux mais le symbole d’une idéologie qui n’a rien de religieux », a défendu le député Jean-Philippe Tanguy. Mais dans le Parisien, Benjamin Morel juge la méthode « acrobatique ». « Le principe de soumission à l’idéologie islamiste est un beau slogan politique, mais ça n’a pas de valeur juridique », pointe-t-il.

Entre cacophonie et infaisabilité technique – sur le plan constitutionnel comme matériel, les syndicats de policiers ayant déjà fait part de leurs doutes – , voilà donc la crédibilité du programme du Rassemblement nationale (encore) mise à mal. La séquence est d’autant plus désastreuse que le port du voile figure depuis quatorze ans dans les propositions de Marine Le Pen et que Jean-Philippe Tanguy a présenté la chose comme « tranchée » lors du séminaire estival. La lame était visiblement émoussée.

Outre les doutes sur le sérieux du programme, la résurgence de cette proposition a aussi eu pour conséquence de faire remonter l’image d’un parti obnubilé par la religion musulmane. Ce, alors même que le Rassemblement national est lancé depuis des années dans une stratégie de « normalisation » qui a jusqu’ici porté ses fruits. En 2023, l’enquête annuelle « Fractures françaises » Ipsos/Sopra Steria pour Le Monde montrait que 52 % des Français jugeaient le Rassemblement national « dangereux pour la démocratie », un chiffre en baisse régulière au fil des années et qui plaçait le parti d’extrême droite en deuxième position derrière la France insoumise.

Preuve de la gêne interne, Jean-Philippe Tanguy a réfuté ce 1er septembre avoir « cherché à lancer ce dossier », assurant qu’il avait « simplement » répondu à une question de journalistes. Avant de passer une grande partie de son interview matinale à démentir tout biais islamophobe de son camp. Il a ainsi assuré que la mesure avait vocation à lutter contre « un symbole » de « l’idéologie islamique » et non contre une religion. « Il y a des signes liés à la religion musulmane qui ne posent aucun problème d’islamisme : la main de Fatma, un certain nombre de signes culturels qui ne posent aucun problème dans l’espace public et ne sont pas accaparés », a-t-il fourni en guise d’exemple.

Soucieuse de sortir du débat religieux, Marine Le Pen a elle aussi insisté sur X pour inclure cette mesure au sein d’une « grande loi de lutte contre les idéologies islamistes » incluant « de nombreuses mesures puissantes. » Sans parvenir à convaincre. Son rival pour l’Élysée Jean-Luc Mélenchon a immédiatement saisi l’occasion de souligner que « le RN n’a pas changé et déverse ses obsessions sexistes et islamophobes ». Et voilà que le voile éclipse la stratégie de la cravate.

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